Jean & Alexander Heard Library
Introduction
Vanderbilt University Press

by Raymond P. Poggenburg


1. Nature de l'ouvrage

Cette micro-histoire se veut témoignage, aussi précis et objectif que possible, des faits datés de l'existence de Charles Baudelaire. Ce témoignage se fonde sur une lecture des documents que nous possédons sur ce poète. Dans notre texte, ces faits seront inscrits, en des phrases déclaratives et rangés en fonction de leur date.

Pourtant, ceci n'est pas une biographie, encore qu'elle pourra bien servir ceux qui pratiquent cet art difficile et délicat. A la différence d'une biographie, elle ne s'offre pas comme exprimant le point de vue personnel de son auteur. Celui-ci se rend compte parfaitement que la parfaite objectivité est un mythe. Pourtant, cette micro-histoire tentera d'être la présentation de renseignements et non d'opinion. Très évidemment, elle n'est pas non plus une étude de critique littéraire. Néanmoins, pour ceux qui cherchent une connaissance du fond de la poésie baudelairienne, elle permet de mieux connaître les détails de la vie du poète, qui souvent fournit la matière de ses écrits. Elle n'est pas, enfin, une histoire générale du temps; les événements qu'elle enregistre sont ceux de la vie d'un homme, non pas ceux d'une ville ou d'une nation. En la lisant, un ami a remarqué qu'elle rappelait, toute proportion gardée, un travail d'archéologie, découvrant les vestiges du passé afin de nous aider à mieux imaginer sa forme réelle.

La micro-histoire est donc un corpus baudelairien. Elle s'offre aux chercheurs avec l'espoir qu'ils la regarderont comme une sorte de chantier, un projet en développement, et non comme un monument seulement. Si le voeu de son auteur a la bonne fortune d'être exaucé, elle sera utilisée par eux et, par la suite, corrigée et augmentée par leurs travaux.

2. Contenu de l'ouvrage

L'on trouvera dans cet ouvrage deux sortes de renseignements: le fait premier; le fait dérivé.

Le fait premier consiste en données plus ou moins fixes : naissances ; morts ; publications ; activités financières comptabilisées, etc. Dans ces sortes de cas-là, un document exprimera, normalement sans trop d'ambiguïté, le ou les faits qu'il dévoile. D'ordinaire, les seules difficultés rencontrées dans la lecture d'un tel document relèvent de la transmission du document sous forme imprimée, ou de l'authenticité de la source documentaire.

Le fait dérivé, moins certain, s'admet après raisonnement sur le texte documentaire. Toute conclusion faite ainsi aura forcément un caractère provisoire, car elle est sujette aux effets de l'évolution de la connaissance qu'a le lecteur du sujet du document. Cette évolution peut entraîner des changements de perception au cours de sa lecture même, et cela lorsqu'il s'agit d'un texte en apparence très simple. Pour qui vise l'exactitude du témoignage, cette variabilité dans la lecture présente un problème considérable.

Afin de réduire autant que possible les conséquences de ce phénomène, compagnon de tout acte de lecture, nous nous sommes imposé la définition suivante d'un fait : un fait est un événement daté. C'est ce principe qui nous a guidé dans le choix des matières à inclure dans cette chronologie.

3. Méthodologie de l'ouvrage

Face à l'énorme masse des documents sur l'existence de Baudelaire, l'on est vite saisi par la confusion. Comment juger tous ces éléments quant à leur exactitude, leur bien-fondé, leur bonne volonté même ? Pour trancher cette question, du moins dans un premier temps, nous avons décidé d'accepter comme véritable - sans preuve évidente de fausseté - toute assertion faite par Baudelaire lui-même ou par ceux qui l'ont connu. L'on trouvera peut-être naïve, sinon injustifiable, ne telle confiance. Pourtant, si l'on accepte comme provisoire toute inclusion de fait, une telle procédure paraîtra plus raisonnable. Le progrès de nos connaissances est, après tout, le résultat de l'illumination des rapports entre les faits. Toute question relative à la "vérité" d'une assertion pourra donc trouver éventuellement sa réponse.

Dans les paragraphes de la chronologie on remarquera que leurs éléments se suivent sans ordre formel imposé. Selon la logique de notre livre, l'inclusion d'un fait n'est justifiable que par l'existence de son adresse dans le temps, sa date. Assez souvent, le déroulement des événements à une date n'est pas clair. Inventer un ordre pour ce déroulement serait, croyons-nous, fausser leur présentation et détruire en même temps une partie au moins de leur puissance de documentation. Au lieu de nous inviter à trouver leurs sens, ces événements subiraient la loi du récit d'un auteur. Toutefois, dans certains cas bien visibles, la plénitude des matières entraîne une narration quasi-normale, et la compréhension de cause à effet peut naître sans problème. Ces textes-là deviennent sur le coup plus "lisibles" que d'autres, eux restés plus fragmentaires. La leçon de ces différences dans la "lisibilité" des textes est en un sens celle du livre entier. Celui-ci représente le cumul des renseignements fiables connus qui, mis devant le lecteur, l'invite à créer sa propre compréhension. Si un ordre définitif de ces événements est un jour trouvé, ce sera par l'action qu'ils exerceront sur l'esprit du lecteur en l'amenant à les connaître.

La méthodologie du livre ne permet donc l'inclusion d'aucun élément sans date: heure, jour, année ou période d'années. Une telle règle proscrira évidemment un certain nombre de renseignements auxquels nous pouvons prêter foi mais qui sont indatable. Nous ne pourrons donc pas prétendre faire ici le recensement de tout ce qui est su sur Baudelaire. En outre il y a l'absence certaine de faits datés, restés inaperçus ou introuvés, le concernant.

Pour la première de ces questions, il est vrai que, pour entrer à la micro-histoire, un événement a besoin d'une date. Mais la porte restera toujours ouverte, et pour l'illustrer, nous nous permettons d'en appeler aux mânes du chat de Baudelaire. Dans une lettre adressée à sa mère, le poète évoque un moment - indéterminé - du passé où il vivait avec Jeanne Duval. Leurs relations deviennent si difficiles que, pour se venger de lui, sa maîtresse chasse de leur logement le seul être qu'il aime : son chat. Mais à quel moment précis cette expulsion sans doute réelle et certainement émouvante pour lui a-t-elle eu lieu? Nous devons admettre que ce petit animal a existé et qu'il a eu pour Baudelaire une importance exceptionnelle, selon sa propre déclaration. Le retrouverons-nous jamais? Et si nous le retrouvions, serait-il aussi intéressant que tous ses frères qui brillent ces jours-ci au firmament de la critique sémiotique baudelairienne? Nous ne connaîtrons probablement jamais la réponse à cette question, à moins que ses neuf vies mystiques lui permettent de survivre jusqu'à nos jours, et qu'une science du langage des bêtes nouvellement élaborée nous permette de converser avec lui au sujet de son maître d'antan. Toutefois ce félin a existé, et nous sommes informés de sa présence terrestre par Baudelaire lui-même, à qui, minet ou matou, il a procuré un peu de chaleur au milieu d'une vie souvent refroidie par la tristesse. Puisque nous ignorons le moment exact où il a vécu, la règle le chasse aussi impitoyablement de notre texte que s'il en avait été exilé par Jeanne Duval elle-même. Mais à la différence du bannissement sans appel opéré par Jeanne, celui, réglementaire, de la micro-histoire peut toujours être révoqué à la découverte d'un document qui lui ouvre une chatière. Dès lors, orgueil de la maison, il y aurait sa place.

La deuxième de nos questions ne mérite peut-être même pas d'être posée. La micro-histoire a-t-elle épuisé toutes les sources documentaires possibles, a-t-elle recensé tous les "faits" connus sur Baudelaire? Il n'est que trop évident qu'il existe, et qu'il continuera d'exister, bien des matières capables de nous instruire davantage sur notre sujet. Ces matières, qu'elles soient jusqu'ici absentes puisqu'omises par l'auteur ou qu'elles soient encore à découvrir, viendront se joindre à celles déjà en place, espérons-le. Par un accord commun entre auteur et éditeur, le contenu de la chronologie a été arrêté à l'été de 1985, afin de pouvoir terminer la préparation du texte pour son impression. La quête de telles matières n'a pas cessé, toutefois, et celles trouvées depuis ce moment auront leur place dans toute édition subséquente de ce livre.

Pour qui l'a visitée, même brièvement, l'immense mine du passé est loin d'avoir livré tout son trésor. Comme la fusion atomique, elle semble générer de la matière au lieu d'en détruire. Et ce minerai rapporté par la recherche historique n'étant pas inerte, il nous inspire de nouvelles visions du passé. Ce travail sera donc créateur de nouveaux travaux.

4. Les Sources de l'ouvrage

Principale entre elles est la correspondance de Baudelaire, les lettres écrites par lui, puis celles qu'il a reçues, enfin celles de tiers où il est question de lui. Il y a ensuite les références à Baudelaire dans les écrits publiés et, à l'occasion, inédits, de ses contemporains. Enfin, dans les nombreuses études savantes consacrées à Baudelaire, nous avons pu trouver de précieuses informations que nous nous sommes efforcé de recueillir et de mettre à leur place dans la trame de notre texte. Pour ces études-là, nous sommes sans doute encore loin du compte, car la bibliographie baudelairienne est riche, parmi les plus riches de tous les auteurs français, pou ne pas dire mondiaux. Si nous avons pu identifier un certain nombre de ces études, éparpillées à travers le monde et le temps, cela a été bien souvent grâce à la remarquable bibliographie critique du Centre W.T. Bandy d'Etudes Baudelairiennes, de la Vanderbilt University. Entrepris et tenu à jour par le Professeur Bandy, ce recensement de quelques 50.000 titres nous a apporté une aide capitale. Mon seul regret est de n'avoir pas jusqu'ici pu en tirer tous les profits qu'elle offre aux chercheurs car, comme l'histoire elle-même, elle ne cesse de nous ouvrir de nouvelles pistes à suivre.

5. L'Organisation d l'ouvrage

Elle comporte quatre parties: la Chronologie; les Références; la Bibliographie; l'Index chronologique.

La Chronologie exprime, aussi succinctement que possible, ce qui s'est passé à chaque moment de la vie de Baudelaire. La chose est-elle arrivée? A quel moment est-elle arrivée? Voilà les deux questions que nous nous sommes posées devant chacun des documents que nous avons examinés.

Les Références donnent la source de chaque élément de la Chronologie, par ordre de date et identifiée par un sigle renvoyant à la Bibliographie. Ainsi, il est facile de trouver l'endroit précis d'où est tiré un renseignement et de contrôler la lecture qui a été faite du document qui en est la source. De ces sources, la grande majorité est publiée, donc accessible. Quelques-unes, encore inédites, se trouvent parmi celles identifiées par un "T" comme sigle.

La Bibliographie, rangée par ordre alphabétique des sigles, renvoie aux documents consultés. Le contenu de cette bibliographie est en quelque sorte un cumul de plu d'un siècle de travaux érudits. Les premiers d'entre eux ont nourri leurs successeurs, dont les apports ont permis les progrès de leurs descendants et ceci jusqu'à nos jours. "Digérés" et souvent perdus de vue, ces travaux ont bâti la charpente de nos connaissances baudelairiennes. Nous avons essayé autant que possible de reconnaître leurs découvertes marquantes en les citant. Un tel voeu, pourtant, est difficile à tenir, étant donné le nombre et la complexité des publications sur Baudelaire. Le lecteur curieux de connaître l'histoire de l'histoire du poète n'aurait qu'à consulter les éditions Conard et Gallimard. Exemples d'honnêteté, elles reconnaissent les travaux d'autrui et indiquent fidèlement l'apport des chercheurs baudelairiens qu'elles utilisent.

L'Index chronologique se voudrait, à la différence des autres index, permanent. Il renvoie à ne page du livre (adresse temporaire) mais à la date (adresse permanente, sauf correction). Ces index a donc la chance de pouvoir se corriger et de se compléter sans devoir se refaire dans sa totalité s'il y a des éditions nouvelles du texte. De plus il représente, pensons-nous, un instrument de travail en lui-même, étant le schéma visible des rapports temporels de Baudelaire avec chacun des noms qu'il recense.

6. Remarques techniques

Certains problèmes doivent, pour le moment, rester sans solution. L'ordinateur ne peut pas accepter la présence d'un espace précédant certains signes (; ?), comme il est de coutume dans la typographie française. Ces espaces sont donc absents dans notre texte.

De même, la syllabation française étant différente de celle de l'anglais, certaines irrégularités ont pu surgir.

Nous avons adopté la convention, en ce qui concerne la correspondance de Baudelaire, de donner la référence au numéro de la page où commence le texte et non pas d'essayer d'indiquer avec exactitude les seules pages du document portant les renseignements signalés. Puisque ces lettres sont normalement brèves, le lecteur n'aura pas trop de difficulté à reconnaître le raisonnement qui a produit la référence.

Deux sigles, [T] et [I] méritent peut-être explication. Le premier indique que le texte a été lu; le deuxième que l'évidence du fait relevé se trouve à l'intérieur de la chronologie.

Enfin, dans les dates citées, le signe "[ ]" indique un élément apporté.

7. Conclusion

La micro-histoire est née sous le signe du phénomène. Car l'apparence de Baudelaire, chacun le sait, est toujours en train de changer ("Foin de ce Baudelaire, aux couleurs trompeuses!" s'écrie à moitié sérieusement un de ses contemporains).

Y a-t-il une réalité immuable, centrale, essentielle qui régente nos perceptions de Baudelaire et de sa poésie? Un sphinx trônant dans un ciel bleu de vérité nous regarde-t-il ironiquement changer? Allons-nous, après tout, percer le mystère de son énigme au moyen des pauvres "petits faits vrais" de nos textes? Le doute est permis. Cependant, ces minuscules lambeaux d'entendement sont peut-être ce que nous avons de plus utile pour comprendre l'étonnante unité, durable comme la pierre du sphinx réel, de la vie et de l'oeuvre de Baudelaire. Les circonstances de cette vie, cette boue qu'il s'est vantée d'avoir transmué en or, ce gâteau plein de douceur qu'il a maintes fois croqué, ces événements révèlent son univers d'où sont envolés ses vers ailés cherchant l'Idéal. Nous rapprocher des vraies conditions de cette vie, c'est pouvoir mieux comprendre le poète pour après, selon nos talents de lecteur, mieux comprendre ce qu'il a écrit. Chez Baudelaire, pour que l'Albatros plane en haut, il faut bien que le Chiffonnier fouille en bas. Ci ce livre ne privilège pas le premier au dépens du second, c'est que nous croyons leur couple indissociable.


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